# L’intérieur et l’extérieur C’est un concept philosophique très important, qui a de très grandes implications dans tous les domaines de la vie. André Gide l’avait très bien saisi : > Nous pénétrons si mal, si peu avant, dans le for intérieur d’autrui. Il y a ce que l’on voit, ce que l’on entend. Tout l’intime demeure un mystère. > <div class="citation-source">André Gide, Ainsi soit-il, p. 65</div> &emsp; Ce que nous appelons couramment « la Réalité » ou « le Monde » est en fait la juxtaposition de deux composantes extrêmement distinctes : * l’**extérieur** * l’**intérieur** #### L’extérieur C’est la partie *solide* des choses : * ce qui se voit — * on peut le photographier ou le filmer ; * ce que l’on entend — * on peut l’enregistrer avec un microphone et un enregistreur ; * ce que l’on peut mesurer, peser, compter à l’aide d’appareils. Au bout du compte, c’est tout ce qui est **objectif** : * tous les observateurs au même point d’observation voient et entendent la même chose ; * tous les enregistreurs et toutes les caméras enregistrent la même chose ; * tous les appareils de mesure correctement étalonnés mesurent les mêmes valeurs. #### L’intérieur * Qu’est-ce que je ressens, en ce moment, dans cette situation ? * Quelles sont mes émotions ? Est-ce que je ressens de la tristesse ? Une pointe de colère ? Est-ce que j’ai peur de ceci ou de cela ? * Est-ce que je suis content ? Satisfait ? Frustré ? Déçu ? * Pourquoi est-ce que je fais ceci et pas cela ? * Pourquoi est-ce que je fais ces études ? * Pourquoi est-ce que j’habite ici et pas ailleurs ? * Quelles sont les valeurs que je m’efforce de suivre ? * Quelles sont mes croyances au sujet de la mort ? Au sujet de la religion ? Au sujet du gouvernement ? Au sujet de l’économie ? * Comment est-ce que je considère mes amis ? Mes collègues ? Mes concitoyens ? Les « étrangers » ? * Quels sont mes objectifs dans la vie ? * À quoi est-ce que je suis en train de penser ? À ce que je suis en train de faire ? À ce que je vais faire ce soir ? À mon chat qui est malade ? À la pénibilité de mon travail ? À mon prochain rendez-vous amoureux ? Vous réalisez bien qu’il est absolument impossible de répondre à ces questions en mesurant quoi que ce soit ; que vous pouvez bien essayer de répondre à ces questions, vous n’aurez jamais la « vraie » réponse ; qu’il y aura autant de versions que de personnes qui tenteront d’y répondre. Vous réalisez surtout qu’au bout du compte, la seule personne qui peut répondre à ces questions c’est moi-même, tout simplement parce qu’elles relèvent de mon *monde* ***intérieur***, de mon **intériorité**. Et même moi-même, je peux avoir de la peine à répondre à l’une ou l’autre de ces questions. Il se peut même que, plus j’essaierai d’y répondre, plus la réponse changera : ma frustration diminuera, je découvrirai que les raisons de mon choix ne sont pas celles que je pensais, etc. C’est par l’*introspection* que l’on peut explorer notre **intérieur**. Certaines personnes ont plus de capacités introspectives que d’autres. D’ailleurs, les capacités introspectives se développent et s’affinent par la pratique de la *méditation*. Au bout du compte, tout ce qui relève de l’*intérieur* est **subjectif**. Il n’y a *rien* d’objectif dans le monde intérieur. Pour clarifier et synthétiser, je vous propose cette illustration : ![[Intérieur et extérieur.jpg]] ### Implications Il est très important de réaliser qu’entre l’*intérieur* et l’*extérieur* d’une personne, il n’y a jamais que des corrélations, aucunement des équivalences univoques. On ne peut pas connaître absolument l’état émotionnel d’une personne à partir de son apparence ; on ne peut faire que des *suppositions*. Quelques exemples : * Les larmes — une personne peut pleurer parce qu’elle est triste ; mais elle peut aussi pleurer parce qu’elle est émue, touchée par la beauté d’une œuvre d’art. * Le visage « triste » — une personne peut paraître triste simplement parce qu’elle est très fatiguée. * Le visage « gai » — une personne peut *afficher* de la gaieté, simplement par pudeur, justement parce qu’elle veut cacher ses vrais sentiments. * L’« excitation » — une personne peut paraître excitée parce qu’elle a bu trop de café, ou parce qu’elle est stressée, ou parce qu’elle est enthousiaste, ou parce qu’elle est contrariée… C’est pourquoi, quand quelqu’un prétend *savoir* ce que l’autre pense ou ce qu’il ressent, c’est du *[[terrorisme relationnel]]*. Ce n’est pas pour rien que l’on dit : > Les apparences sont trompeuses. Ce n’est pas juste un dicton, c’est une vérité profonde. En fait, les apparences ne sont pas trompeuses, si on les prend pour ce qu’elles sont et rien de plus : l’aspect visible des choses, l’extérieur. Mais on se trompe lorsqu’on croit connaître l’intérieur en connaissant les apparences. <p style="text-align: center;">………………………………………………………………………………</p> Dans toute interaction humaine, les deux aspects sont continuellement présents . Il y a : * les mots, *ce qui est dit*, les paroles prononcées — le verbal ; * les gestes, les postures, les attitudes, les mimiques — le non verbal. Et il y a : * ce que les personnes ressentent, leurs émotions * leurs motivations ; * leurs attentes ; * ce qu’elles pensent ; * ce qu’elles sous-entendent, ce qu’elles ne disent pas, * etc. Vous remarquez que ce qu’on appelle le « non-verbal », cela fait partie de l’*extérieur*, puisqu’on peut l’enregistrer. En revanche, ce qu’il *signifie* fait partie de l’*intérieur*.Repensez à ce que je disais plus haut : est-ce qu’on peut connaître les pensées, les motivations ou les émotions d’une personne rien qu’en l’observant ? Absolument pas ! Pourquoi est-ce que la personne penche la tête ? Pourquoi est-ce qu’elle a les poings fermés ou est-ce qu’elle se tient le poignet ? Pourquoi est-ce qu’elle croise les bras ? Je n’insisterai jamais assez : tout cela ne peut donner que des *indications* sur l’état intérieur de la personne, sur ses motivations, etc. En aucun cas, on n’aura de certitude. Méfiez-vous comme de la peste des théories et des personnes qui prétendent *savoir* ou *connaître absolument* l’intérieur d’une personne à partir de son langage non verbal. L’internet en est plein et vous pouvez trouver plein de vidéos sur *YouTube* qui prétendent vous donner les « clefs » pour décoder le non-verbal. Je le dis tout net : cela frise l’escroquerie, leurs prétentions sont extrêmement abusives. Ne vous laissez pas abuser ! Je ne dis pas que tout ce qu’ils disent est faux — il y a même beaucoup de juste et bien souvent, ce n’est de loin pas faux. C’est sûr qu’il est extrêmement intéressant de repérer quand il y a de sérieuses distorsions et dissonances entre le verbal et le non verbal d’une personne. Ce que je dis clairement, c’est qu’il est abusif de prétendre *lire avec certitude* et interpréter correctement le langage non verbal de quiconque ; cela reste de l’interprétation, rien de plus. ^[Vous connaissez peut-être ces émissions de téléréalité à la recherche de personnes disparues où des proches des disparus témoignent et racontent les événements autour de la disparition. Ces émissions existent depuis tellement longtemps — “[America’s Most Wanted](https://fr.wikipedia.org/wiki/America%27s_Most_Wanted)”, par exemple, a débuté en 1988 — qu’elles constituent une casuistique considérable pour les études scientifiques sur le langage non verbal et en particulier pour débusquer les menteurs. Eh bien, à ce jour, on n’a RIEN pu mettre en évidence. Il y a des assassins qui passent tous les tests de détection, qui peuvent passer pour des victimes éplorées, même lorsqu’on décortique les enregistrements au ralenti ! Ils ont l’air parfaitement sincères. Bien sûr, ils souffrent de très graves troubles de la personnalité. Mais justement, cela vient à l’appui de ce que je dis : il ne saurait y avoir d’équivalence certaine et absolue entre l’extérieur et l’intérieur d’une personne.] <p style="text-align: center;">………………………………………………………………………………</p> Une autre implication, c’est que, dans toute difficulté relationnelle, il y a à la fois des enjeux *pratiques* et des enjeux *affectifs* ou *émotionnels*. J’en parle en détail à cette page ⟶ [[enjeux pratiques et enjeux affectifs]]. Je me bornerai ici à signaler qu’il est *extrêmement* ***malsain*** de mélanger ces deux catégories d’enjeux et *extrêmement* ***sain*** de les traiter séparément. La prochaine fois que vous serez témoin d’une dispute ou que vous regarderez un débat télévisé, observez attentivement « de quoi est-ce que les gens discutent ? » Vous constaterez que la discussion oscille régulièrement entre ces deux aspects : les enjeux pratiques et les enjeux affectifs. La plupart des gens — et surtout les gens psychologiquement immatures — confondent allègrement l’intérieur et l’extérieur. La plupart des gens souscrivent, sans s’en rendre compte, au mythe de l’équivalence entre l’extérieur et l’intérieur d’une personne. Ce qui conduit inévitablement à des malentendus, à des procès d’intention et à des débats sans fin. ### Quelques exemples Dire d’une personne « elle parle peu et elle a le visage peu expressif ; elle a l’air triste », c’est énoncer des constatations, c’est décrire ce que l’on voit de l’extérieur et c’est assez objectif. Mais en ce qui concerne l’intérieur de cette personne, on ne peut faire que des hypothèses, des conjectures : est-elle triste ? Déprimée ? Fatiguée ? Intimidée ? Renfrognée ? <p style="text-align: center;">………………………………………………………………………………</p> Symétriquement : je vois une personne au visage souriant, qui parle fort et qui dit des choses telles que « je suis sincère ». Voilà pour les constatations **objectives** — je décris ce que je vois de l’extérieur. Mais si je dis « cette personne est joyeuse », je fais une supposition. Je suis en train de faire une inférence sur l’intérieur de la personne à partir de l’extérieur, et c’est abusif. Peut-être est-ce quelqu’un qui est en train de faire un numéro ? Peut-être est-ce un bonimenteur ? Peut-être est-ce quelqu’un qui essaie de vendre quelque chose — ce quelque chose pouvant être ses idées ? <p style="text-align: center;">………………………………………………………………………………</p> « Je vois des gens qui font la queue devant un magasin qui vend des objets high-tech ; il est 6 heures du matin ; ces gens ont l’air heureux. » Je peux dire cela en toute objectivité, ce sont des constatations. Mais se demander quelles sont les motivations de ces personnes pour être là, à 6 heures du matin, c’est se demander ce qu’elles ont à l’intérieur et l’on ne peut que faire des suppositions : certaines personnes sont peut-être des « victimes » du marketing, d’autres des *fashion victims*. Peut-être quelqu’un a-t-il fait un pari avec un copain ou avec lui-même ? Peut-être quelques-uns sont-ils là pour participer à un événement socioculturel. Pour d’autres, c’est l’occasion de rencontrer des « passionnés ». Et ainsi de suite. ### Voire aussi ⟶ [[enjeux pratiques et enjeux affectifs]] ⟶ [théorie intégrale](https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_intégrale) de [Ken Wilber](https://fr.wikipedia.org/wiki/Ken_Wilber) ⟶ [[quatre quadrants]] <a title="Vertsaxo, CC BY-SA 4.0 &lt;https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0&gt;, via Wikimedia Commons" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:AQAL_UDN.png"><img width="256" alt="AQAL UDN" src="https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7c/AQAL_UDN.png/256px-AQAL_UDN.png"></a> *(Schéma tiré de l’article [Théorie intégrale](https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_intégrale)* sur *Wikipédia*.) &emsp; <p style="text-align: center;"><a href="https://dr-spinnler.ch"><img src="https://dr-spinnler.ch/myfiles/logos/Logo-Dr.png" class= "signature"/></a></p> <p style="text-align: center; font-style: italic;">le 24 septembre 2023 </p> &emsp; ---------------------------------------------- [[portail de la psychologie et de la psychothérapie]] ✦ [[fondamentaux]] #psychoPhilo #théoriePsychologique